Notes sur l’économie de la production et de l'entreprise

 

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Particulièrement bien structurée, la microéconomie néoclassique, avec à son fondement l'équilibre général, dit walraso-parétien, s'articule autour du concept central d'équilibre, avec une gradation qui de proche en proche fait converger un ensemble d'équilibres partiels de marché sur un équilibre à la fois stable et général. Le caractère scientifique du modèle est attesté par une démonstration mathématique sophistiquée, au prix il est vrai d’un certain nombre d’hypothèses restrictives.

L'équilibre général est synonyme de bien-être collectif, d'un maximum de bien-être ; il prouve de manière absolue les bienfaits de l'économie concurrentielle.

 

  • critiques externes du modèle de l'équilibre général

 

Les critiques ont tendance précisément à se focaliser sur l'excès de simplification qu’introduisent les hypothèses indispensables au bon fonctionnement du modèle.

Il est admis que la démarche scientifique ne peut faire autrement que procéder par simplification, si l’on veut parvenir à un minimum de lisibilité du réel. La vraie question, c’est de savoir jusqu’où on peut « pousser » les hypothèses simplificatrices au risque de non plus simplifier mais de falsifier le réel, en quittant le terrain de la science pour celui de l'apologie.

 

  • l'hypothèse d'atomicité

     

    La théorie néoclassique reconstitue un monde de micro-entités, pas forcément réduites au modèle artisanal avec un maître et deux ou trois compagnons, mais plutôt un monde constitué d’entreprises nombreuses et de petite dimension par rapport à celle de leur secteur d'activité.

     

    Cette hypothèse fait l’objet de critiques dans la mesure où la petite taille pour une entreprise est synonyme de perte d’efficacité en termes d’économies liées à la grande dimension, effet-volume et effet d'expérience. Plus généralement, l’hypothèse d’atomicité pose un problème de méthode, car elle présuppose un mode de comportement qui, pour le moins, manque de rationalité :

    Il faut en effet admettre que l’entrepreneur s’auto-limite, de lui-même au moment de décider du volume de ses investissements et donc de la dimension de son entreprise. Ce faisant, et sans que des explications bien claires en soient données, il fixe une limite supérieure à la croissance de ses gains, alors que par ailleurs, dans la logique de l’équilibre général, toute son action est tendue vers l’objectif de maximisation du profit. On peut aussi comprendre qu’il y aurait là un choix égalitariste du milieu dans lequel évoluent les entreprises, en particulier de la part des banques et des marchés financiers appelés à financer l’expansion des entreprises, mais dans ce cas on ne serait plus dans l’esprit d’une économie de compétition.

     

  • l'hypothèse d'information parfaite

     

    Tout mouvement de prix sur un marché local est immédiatement répercuté à l'ensemble des agents économiques. Il se trouve que l’évolution du capitalisme va dans le sens d'une transparence toujours plus grande dans le fonctionnement des marchés ; on remarque, cependant, dans l'usage qui est fait de cette hypothèse une certaine tendance à confondre information et capacité à traiter l’information, cette dernière étant particulièrement mal répartie.

     

  • l'hypothèse de fluidité

     

    On fait comme si aucun obstacle n’entravait la mobilité des facteurs de production, ceux-ci se déplaçant systématiquement d’un secteur d’activité à l’autre au gré des différences de rémunération.

    C’est certainement celle des trois hypothèses citées qui fait le plus difficulté, car elle est en contradiction avec la logique profonde de l’entreprise industrielle, qui, elle, est d’aller vers toujours plus de spécificité des collectifs productifs qui la composent.

    L’entrepreneur rationnel cherche à établir sinon sa domination, au moins un degré acceptable de maîtrise de son marché, et pour cela, il doit renforcer sa compétitivité, ce qui veut dire une spécificité croissante de ses processus industriels[1]. L’entreprise ne peut raisonnablement lancer des actions concurrentielles, notamment mais pas uniquement par des baisses agressives des prix, que si elle se trouve en position de force sur son marché.

     

  • vers une critique interne de la construction néoclassique

 

Cette idée de spécificité nous paraît intéressante à exploiter, et en particulier les mécanismes qui lui sont sous-jacents. Nous nous en inspirerons largement pour proposer dans le présent article une analyse plus approfondie du schéma walrasien, en nous cantonnant pour ce faire à un niveau que l'on pourrait qualifier de pré-formaliste.

 

De ce point de vue, la lecture des manuels d'économie politique est particulièrement riche en enseignements. Si les présupposés de l'analyse économique, ramenée pour l’essentiel à une seule école de pensée, avec toutes les conventions et simplifications qu'elle comporte, y sont largement explicités, les démonstrations qu’elle propose sont de leur côté assez sommaires, et présentées sur le ton de l'évidence et sans véritable questionnement.

Les auteurs ont tendance à s'appuyer sur des exemples simples, parfois trop simples, dont la valeur probante n'apparaît pas évidente. On fait appel au convenu, à la croyance commune, et de là à l’affirmation sans preuve.

 

Ce n'est pas tant le fait que la théorie sélectionne un nombre limité de caractéristiques propres aux acteurs de l'économie[2], réduits pour faire simple aux seuls producteurs et consommateurs, qui pose question – encore une fois, toute modélisation des phénomènes réels procède nécessairement par simplification. Mais la gêne, que l'on peut éprouver, tient à ce que certaines propriétés retenues peuvent ne pas correspondre à la réalité profonde des comportements individuels, et même entrer en contradiction avec celle-ci.

Il y a toujours le risque de confondre simplification et falsification, et on ne peut faire l’économie d’une réflexion quant au bien-fondé des hypothèses, voire d'un certain nombre de postulats de la microéconomie néoclassique.

 

Un axiome en particulier fait problème, celui qui pose comme allant de soit l’existence dans chaque entreprise d'une fonction de production clairement identifiée, c’est-à-dire d'une capacité de l’entrepreneur à faire des choix entre une palette assez étendue de combinaisons productives prédéfinies[3]. La discussion de cet axiome fera l’objet de notre étude.

 

D’autres éléments viendront se greffer ou compléter cette première discussion autour de la fonction de production, auxquels nous consacrerons un prochain article :

  • la loi des rendements décroissants, qui fonde celle de la décroissance de la productivité marginale
  • l’équilibre du producteur
  • la non prise en compte d'une problématique de la demande anticipée[4]

 

 

§ 1 - L'entreprise, nœud de solutions fonctionnelles

 

Les entreprises industrielles, au sens large, les entreprises de transformation et de process, comme les entreprises de services qui s'inspirent des méthodes de l'industrie, dès qu'elles dépassent un certain degré de complexité, fonctionnent sur la base de schémas d'ingénierie, c'est-à-dire d'ensembles cohérents de représentations, formalisées pour les unes, plus ou moins implicites pour les autres, des actions à mener pour réaliser les objectifs d'approvisionnement, de fabrication et de vente.

 

L'action dans l’industrie, c'est d'abord une capacité à traiter un grand nombre de problèmes petits et grands, d'ordre technique ou organisationnel, qui se posent en amont des opérations d'exécution proprement dites, et donc une capacité à définir toutes les solutions pratiques qui s'imposent aux acteurs, et que nous désignerons sous le terme de solutions fonctionnelles. Les solutions fonctionnelles sont les briques de base des actions de l'entreprise. Le fait premier, et pour nous primordial, c’est qu’elles sont construites par les acteurs de l’entreprise, et qu’elles ne sont pas, par conséquent, données a priori[5].

Les schémas d'ingénierie se présentent comme complexes de solutions fonctionnelles. Ce sont des sortes de macro solutions fonctionnelles, qui s’articulent autour des différents niveaux de conception et de décision de l’entreprise. On trouve au sommet les plans généraux d'action, qui se déclinent ensuite dans une succession de schémas d'ingénierie de second rang articulés et hiérarchisés. Le degré de généralité des schémas d’ingénierie diminue au fur et à mesure que l’on se rapproche des opérations immédiates d'exécution.

 

S'il y a résolution de problèmes, il y a nécessairement activité de conception et donc de création. Création veut dire innovation, même si une grande partie des solutions fonctionnelles ne sont que la reprise à l’identique ou presque de solutions innovantes antérieures, reprise qui n'exclut pas en pratique une part de création.

L'ensemble des acteurs de l'entreprise est partie prenante à cette activité de conception, mais bien sûr à des degrés très divers. La participation est inégale et fortement hiérarchisée. Cela va de la résolution de problèmes modestes, unidimensionnels, jusqu'aux schémas d'ingénierie les plus élaborés.

 

L’activité de conception des solutions fonctionnelles, et leur intégration à un niveau d’abstraction supérieur dans des schémas d’ingénierie, possède une forte dimension collective.

La recherche de solutions pratiques aux problèmes les plus élémentaires, celui des opérateurs, est largement soutenue par des services spécialisés, type bureau des méthodes ou planning, avec des effets de substitution, qui peuvent aller jusqu'à l'extinction de toute initiative ouvrière dans les formes d’organisation taylorienne les plus dures. En dehors de ces cas extrêmes, les opérateurs s'appuient sur leur expérience accumulée et sur les interactions horizontales, qui passent par des références et des codes collectifs élaborés au cours d'un cheminement conceptuel commun.

A un niveau de conception plus élevé, l'aide à la création vient des connaissances scientifiques et techniques acquises dans les centres de formation pour ingénieurs, techniciens et cadres supérieurs, et de l'entraînement à la pensée abstraite qui va de pair. Moyennant quoi, les savoir-faire industriels mêlant indistinctement connaissances scientifiques et connaissances techniques ne se réduisent pas aux savoirs acquis dans les unités de formation, lesquels savoirs ne sauraient saisir qu’une fraction de la complexité du réel de l’industrie.

Les connaissances industrielles viennent aussi de l’expérience, sachant que l’expérience n’est elle-même qu’une ressource certes riche, mais une ressource quand même ne délivrant pas par elle-même des solutions toutes faites face aux situations nouvelles. On sait par ailleurs qu’une large part des savoirs de l’industrie est implicite, et l’implicite ne se transmet que très approximativement d’une période à l’autre, ou d’une équipe à l’autre.

 

De manière générale, la connaissance est construite et reconstruite en permanence. Les connaissances nécessaires à la génération des représentations qui sous-tendent la maîtrise conceptuelle des actions complexes engagées pour activer la production ne peuvent être le fait d’un seul individu ; de fait, si les représentations sont in fine individuelles, elles se créent pour une grande part dans l'intersubjectivité. L’interaction des représentations est primordiale dans la constitution des pratiques industrielles, et à l’instar des connaissances scientifiques, des connaissances techniques, et de l'expérience acquise, nécessairement individuelles, elle intervient comme facteur d'enrichissement du potentiel conceptuel des individus et comme accélérateur dans la création de nouvelles représentations. De ce fait, on peut parler à propos de l’industrie d’une création de ressources par les ressources - ressources étant entendues ici dans une acception assez étendue - et c’est certainement là une de ses principales caractéristiques.

 

Tout ceci, par conséquent, remet en cause cette idée que les producteurs disposent ex ante des connaissances pré-existantes, révélées, et accessibles à tous, qui leur seront nécessaires pour faire leurs choix de facteurs et organiser leur activité, faisant ainsi l’économie de tout effort de création conceptuelle.

 

Bien sûr, à tous les niveaux du travail de conception, on s'appuie sur la standardisation des méthodes productives, on parle de routines, à côté des standards plus techniques de forme des composants et des produits. Mais le fonctionnement de l'entreprise ne peut se réduire aux seules routines[6] ; une première raison est que toutes les actions de production ne peuvent être prévues dans leurs moindres détails, et constituées en standards prédéfinis, une large part des actions à définir relevant de l’implicite ; il se trouve aussi que les multiples perturbations d’origine diverse, conjoncture, marché, techniques, qui affectent son activité, obligent continuellement l'entreprise à changer, à s'adapter dans ses actions productives et dans leur agencement.

Il y a donc en permanence nécessité de faire émerger de nouvelles solutions fonctionnelles, à élaborer et à ré-élaborer les schémas d'ingénierie.

 

Le travail de conception des solutions fonctionnelles se résout à la fin en flux de consignes adressées aux acteurs pour conduire les actions nécessaires, et passant par de nombreux canaux de communication.

Le résultat à attendre des activités de conception n'est pas pré-déterminé, il y a une part de création pure, et ce qui ressort de cette création est en soi indéterminé.

L'indéterminé ne se confond pas avec l'erratique – c’est la grande angoisse du désordre et de l’absence de maîtrise totale qui fonde le scientisme dans sa dimension prométhéenne. Le poids de l'expérience, les interactions et la prégnance du collectif, tout cela maintient l'activité de conception individuelle dans une logique particulière de création des solutions fonctionnelles, on pourrait dire un style, qui impose une forte relation de continuité dans le cheminement conceptuel des uns et des autres[7], ce qui n'exclut pas par moments des situations de rupture.

 

De ce qui précède, on peut inférer l'existence d'un principe général d'indétermination. Les techniques, les procédés de fabrication, les modes d'organisation du travail ne sont pas donnés à l'avance, ils ne sont pas pré-définis.

 

Dans les manuels de microéconomie, les pratiques des entreprises sont analysées de manière beaucoup plus sommaire. Techniques et procédés de fabrication sont donnés a priori, il n'y a trace nulle part d'une quelconque activité de conception. La seule responsabilité qui incombe au producteur c'est de procéder à des choix entre les multiples combinaisons productives pré-définies qui se présentent à lui[8], choix d’ailleurs très contraints par un formalisme mathématique rigoureux.

C'est le principe du producteur omniscient, dont les connaissances vont très loin dans le détail des procédés et techniques à appliquer. On peut aussi rattacher cette omniscience du producteur à l'existence quelque part d'une immense base de connaissances, où sont expliquées avec force détails toutes les situations auxquelles les acteurs de l'entreprise peuvent se trouver confrontés, et dans laquelle il leur suffit de puiser pour obtenir, chaque fois qu’un problème se pose, la solution idoine. On est loin des idées de création conceptuelle et de confrontation de ces mêmes acteurs à des situations imprévues.

 

Rien de très précis n'est dit sur la façon d'accéder à la base de connaissances précitée en vue de s'approprier les techniques et les procédures qu'elle contient. Le mythe de l'agent économique omniscient manque d’accroche avec le réel ; il apparaît de fait comme un subterfuge destiné à évacuer la question de l’indétermination en soi des formes productives.

 

L'économiste allemand Wilhelm Krelle recourt à l'image d'un manuel des procédures rassemblant toutes les recettes pour bien produire[9].

Le manuel des procédures parvient aux entrepreneurs comme une manne tombée du ciel, ou, plus prosaïquement, il est en vente dans toutes les bonnes librairies spécialisées. Les ouvrages de microéconomie reprennent sous des formes variées ce genre d'allégorie. Dans la plupart des manuels, on ne se pose même pas la question de savoir comment les producteurs prennent connaissance des différentes solutions productives efficaces, parmi lesquelles ils choisiront la mieux adaptée à leur situation.

Il y a sans doute sous-jacente l’idée que procédures et techniques sont enseignées dans les écoles d'ingénieurs avec un maximum de détails ; mais cela, en supposant que cette explication soit suffisante[10], ne fait que reculer le problème, car il faudrait ensuite se demander de quelle façon les écoles d'ingénieurs ont elles-mêmes eu accès à cette connaissance – sans parler bien sûr de la question de son origine.

 

Il y a aussi la possibilité pour les producteurs d'imiter les techniques et procédés expérimentés chez leurs concurrents[11], sachant toutefois que cela ne peut se faire sans procéder aux adaptations nécessaires, qui tiennent compte des spécificités de leurs entreprises, ce qui implique là encore une forte activité de création conceptuelle. Mais que ce soit les connaissances apprises, la reprise de solutions anciennes, ou l'imitation de procédés existant par ailleurs, tout cela ne fait pas disparaître le champ immense où s'exerce la recherche de solutions fonctionnelles et l'élaboration des schémas d'ingénierie.

 

Reste à savoir qui a construit les solutions fonctionnelles et dans quelles circonstances.

 

Supprimer ce questionnement par le détour du manuel des procédures et de ses solutions toutes faites permet d’évacuer ce fait pourtant évident que la création conceptuelle, qui préside au montage des schémas d’ingénierie, produit des résultats non totalement prévisibles. Il y a par nature indétermination de la production conceptuelle en train de se faire.

De ce fait, l’idée qu’il existe dans un contexte industriel particulier une seule solution efficiente, la meilleure possible, est critiquable. Chaque procédé de fabrication fait appel à des schémas d’ingénierie particuliers, construits par la réflexion créative, et de ce fait a priori toujours perfectibles ; simplement, à un certain niveau de développement d’une solution productive jugé dans l’instant suffisamment efficient, l’entreprise décide de s’arrêter de chercher, et lance ses fabrications.

La pratique suit des séquencements moins ordonnés ; une fois les fabrication lancées, l’effort de recherche de nouvelles solutions ne s’interrompt jamais tout à fait, il peut simplement pendant quelque temps être moins intense ; il y a toujours l’activité de plusieurs parties prenantes, ingénieurs des méthodes et du planning, ingénieurs spécialisés, techniciens, agents de maîtrise, opérateurs, qui en permanence imaginent des améliorations ou solutions fonctionnelles de détail, de sorte qu’à certains moments, par effet de seuil, des ruptures se produisent, qui peuvent conduire l’entreprise à changer à nouveau ses procédés de fabrication sur une échelle plus ou moins grande.

Il y a la part à faire dans ce foisonnement créatif entre ce qui relève de l’imitation de formes anciennes et ce qui revient à la recherche de solutions plus originales.

Ce mouvement de création perpétuelle est porteur d’indétermination, mais encore une fois indéterminé ne veut pas dire erratique ; la puissance du mouvement créatif, la qualité de ses réalisations sont liées à un certain nombre de facteurs, dont la conjonction est complexe, et difficile à maîtriser : nous avons évoqué à ce propos la logique spécifique à chaque entreprise, son style, sa culture particulière, qui préside à la création conceptuelle.

 

Il y a un phénomène de no-bridge entre l’épistémé néoclassique de la production, par essence statique et déterministe, et la réalité industrielle, où l’efficience se définit par le mouvement créatif avec indétermination en soi des formes productives.[12]

 

La dimension collective de la création conceptuelle est comme nous l’avons souligné primordiale, et on peut considérer à ce propos que l'emploi indifférencié par la théorie néoclassique des termes d'entreprise et de producteur a quelque chose d'abusif.

Derrière le mot entreprise, on trouve un collectif de salariés, certes hétérogène et très hiérarchisé, mais lieu quand même d'interactions multiples ; les salariés participent à un travail commun de conception, même si tous n’accèdent pas aux mêmes niveaux de représentation et d'abstraction.

Le mot producteur, lui, fait référence au chef d'entreprise en tant qu'individu, ou à une équipe très limitée de spécialistes regroupés autour de lui, qui "potasse" le manuel des procédures, et en tire tout le savoir nécessaire pour mettre au travail le reste du personnel, dont le rôle en matière de conception est quasiment nul.

 

Quelques évidences pour synthétiser les réflexions qui précèdent :

  • l’entreprise apparaît comme un nœud de solutions fonctionnelles ; la génération des solutions fonctionnelles est caractérisée par un principe général d’indétermination ;

  • les solutions sont le fait d’individus en interaction, et même plus en intersubjectivité, le terme référant aussi bien à la part considérable de l’implicite communicationnel qu’aux "actions" de création pure de nouvelles représentations communes, actions de création pure, qui sont le fait d'individus, mais d'individus dont le potentiel de création est supporté par l'ensemble des formes, écrites, orales ou tangibles, créées par les collectifs qui l'entourent. Et en faisant de la créativité conceptuelle la ressource centrale de l'entreprise, on sera en droit de parler de création de ressources par les ressources.

     

    De cette vision de l’entreprise comme lieu privilégié de création de ressources, on peut tirer divers enseignements ; nous en retiendrons deux, le premier plus anecdotique conduit à revisiter l’allégorie de la main invisible smithienne, le deuxième revient sur l’hypothèse de fluidité :

     

    - la main invisible smithienne : une approche trop individualiste de l’activité économique

     

    Dans son ouvrage, "Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations" (1776), Adam Smith décrit comment par la recherche de l'intérêt individuel et du profit, chacun réussit à la fois à s'enrichir et à accroître la richesse de la collectivité.

     

    "(...) Ce n'est que dans la vue d'un profit qu'un homme emploie son capital. Il tâchera toujours d'employer son capital dans le genre d'activité dont le produit lui permettra d'espérer gagner le plus d'argent. (...) A la vérité, son intention en général n'est pas en cela de servir l'intérêt public, et il ne sait même pas jusqu'à quel point il peut être utile à la société. En préférant le succès de l'industrie nationale à celui de l'industrie étrangère, il ne pense qu'à se donner personnellement une plus grande sûreté ; et en dirigeant cette industrie de manière que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu'à son propre gain ; en cela, il est conduit par une main invisible, à remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions ; et ce n'est pas toujours ce qu'il y a de plus mal pour la société, que cette fin n'entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d'une manière bien plus efficace pour l'intérêt de la société, que s'il avait réellement pour but d'y travailler".

     

    Sans vouloir remettre en cause tout l’intérêt de la réflexion d’A. Smith, il nous semble judicieux d’ajouter que si le ressort de la réussite de tous tient bien à l’effet bienfaisant qu’exercent les actions des uns et des autres mus par leur intérêt égoïste, l’action de la main invisible passe aussi et surtout par la tendance naturelle, on dirait le goût inné, des individus à la coopération[13].

     

    - hypothèse de fluidité et dynamique de la spécificité

     

De par sa nature comme collectif productif et créatif[14], la firme, de fait, ne peut faire autrement que de créer.

L'entreprise est un nœud de solutions fonctionnelles ; le collectif constitutif de l'entreprise, collectif inégal, hiérarchisé, mais collectif quand même, se constitue progressivement et se consolide au fur et à mesure qu'il développe dans le temps ses schémas d'ingénierie. Pour faire simple, on dira que le collectif crée les solutions fonctionnelles, et que les solutions fonctionnelles créent le collectif, en ce sens qu'il apprend et enrichit sa capacité à créer par son activité de recherche et de mise en œuvre des solutions fonctionnelles. Ainsi, c’est par son fonctionnement que l’entreprise comme collectif de collectifs gagne en consistance, et développe sa puissance créatrice en renforçant progressivement le poids des interactions individuelles et leur spécificité, à travers le style original de ses innovations.

La spécificité est le moyen le plus sûr pour la firme de se protéger, elle renforce sa position concurrentielle et sa capacité à générer du profit, elle est au cœur de l’efficacité industrielle. La dynamique de la spécificité apparaît comme mode de développement naturel et obligé de l’entreprise.

 

Aussi, quand on avance l’hypothèse d’une mobilité parfaite des facteurs de production, qui s’agrègent les uns aux autres et se désagrègent aussi facilement, sans perte d’efficacité, on se met en totale contradiction avec la logique industrielle, qui pousse les entreprises à renforcer leur potentiel productif en augmentant toujours plus la spécificité de leurs savoir-faire[15].

 

 

 

§ 2 - Les facteurs de production

 

Les manuels d'économie ont tendance à traiter les facteurs de production comme de simples ingrédients que l'on fait entrer dans les processus productifs, ramenés pour l’essentiel à des réactions physico-chimiques.

Le travail, ou au moins le travail simple, est lui aussi un ingrédient. Un ingrédient par définition n'est pas créatif, et ce choix méthodologique s'accorde bien avec l'extériorité supposée des procédés de fabrication. Reste une certaine gêne quand on passe au travail dit supérieur, celui des ingénieurs et de l'encadrement, d'où un certain flou et une certaine imprécision quand il s'agit de l'incorporer dans les fonctions de production.

 

On trouve chez Krelle une distinction entre deux catégories de facteurs de production, les facteurs consommables et les facteurs de stock[16].

 

On range dans la première catégorie les matières premières, composants et consommables, en d’autres termes les approvisionnements, auxquels on ajoute très logiquement les services facturés.

Le travail direct fait lui aussi partie des facteurs consommables, un travail direct réduit en gros à des gestes accomplis sans réflexion aucune, et ramenées à des schémas de stimuli-réponses ; pour telle pièce, qui se présente, tel geste particulier, pour telle phase dans le cycle productif, tel enchaînement de gestes, etc. Le salarié n’est jamais confronté à un problème non prévu, qui pourrait l'obliger à trouver une solution ad hoc, tout est contenu dans les consignes reçues. Le travail est identifié à une potentialité de gestuelles, dont on peut tirer toujours plus de rendement au fur et à mesure que le progrès technique avance.

 

De là deux conséquences :

 

  • aucun lien n'est fait entre travail des opérateurs et solutions fonctionnelles pour résoudre des problèmes immédiats de fabrication

  • les gestuelles et leurs déclencheurs sont supposés être maîtrisés conceptuellement par le travail d’ordre supérieur, celui de la direction et des ingénieurs ; l'ouvrier est parfaitement prévisible.[17]

     

    Au rang des facteurs dits de stock, Krelle compte très classiquement tout ce qui constitue le capital physique, machines, équipements, sol, c'est-à-dire l'ensemble des biens qui ne disparaissent pas au premier usage, ce que, en comptabilité, on désigne sous le terme d'immobilisations.

     

    Il rattache également à cette catégorie le travail "supérieur", travail de direction, de planification, plus tout ce qui touche à la conception et à l’organisation du système productif. C'est là que s'élaborent les solutions aux problèmes de production, quelle que soit leur importance.

    Donc très clairement, la création, l'innovation ne peuvent se réaliser en tout état de cause qu'à ce niveau ; pratiquement, l’activité du travail supérieur se réduit, si l'on s'en tient aux manuels d'économie, à lire et à comprendre les indications données par les manuels des procédures, l’essentiel étant d’éliminer toute idée d'indétermination.

     

    Faisant référence à un auteur plus ancien, Gutenberg[18], Krelle utilise pour ces facteurs de production d'un genre particulier l’appellation de facteurs potentiels ;

     

    "ils représentent un potentiel de prestation de services ou de biens qui n’est consommé qu’au cours du temps."[19]En gros, un stock de connaissances et de savoir-faire, qu’ils ont "ingurgités", et qu’ils redonnent progressivement à l’entreprise qui les emploie. Il n’y a donc aucune action de création.

     

    Pour leur intégration dans les fonctions de production ; on évalue les prestations du travail supérieur en heures de mobilisation, par exemple, les heures de mobilisation d'un ingénieur des Ponts et chaussées, les heures de mobilisation d'un directeur de production …, mobilisation dont le contenu n'est guère explicité.

    Et cependant, dans le réel de l'industrie, tout cela est assez clairement défini. Le travail hautement qualifié a pour première fonction de concevoir les schémas d’ingénierie directeurs, et d'assurer leur maintenance, comme solutions aux problèmes généraux de production : comment concevoir le process pour un produit nouveau, comment incorporer une innovation technique majeure dans un process déjà rodé etc. Il s'agit donc pour eux de définir tout un ensemble de méthodes et d'actions, et d'activer pour ce faire un travail de création conceptuelle dans un contexte général d’indétermination des formes productives émergentes.

     

    Ce n'est pourtant pas cette vision constructiviste qui est retenue ici. Gutenberg voit dans les facteurs de stock un potentiel de prestations de services, un potentiel qui, comme nous l’avons indiqué apparaît comme un stock préconçu de connaissances et de savoir-faire. Disparaît en même temps cette évidence que le pouvoir de création des salariés se reproduit, s’amplifie, et s’enrichit par le fait même qu’il est mis en œuvre, ce qui en termes managériaux se définit comme création de ressources par les ressources.

     

    Cette idée de création de ressources par les ressources, complètement étrangère à ce qu’enseignent les manuels de microéconomie, se retrouve au niveau du capital physique, que l'on réduira pour simplifier aux machines et agencements de machines employées dans la production.

    Les machines a priori posent moins de problèmes quant à leur intégration dans la fonction de production. On prend comme unité de mesure leur temps de mobilisation ou les quantités de prestations physiques qu'elles fournissent. Aucune question n'est posée quant à leur spécificité ; les machines manipulées par les collectifs salariaux sont totalement flexibles, en quelque sorte "tout terrain"

    Elles sont finalement entre elles très peu différenciées, alors qu’en pratique, les machines -- pour être plus précis, on distinguera les machines proprement dites, leurs agencements et leurs regroupements finalisés, existent d'abord comme objets pensés.

    Dans les entreprises industrielles, les machines, pour peu qu'elles présentent un degré suffisant de complexité, sont fabriquées à façon, quel que soit la quantité de composants standardisés qu’elles contiennent, à partir des spécifications à la fois morphologiques et fonctionnelles imposées aux fabricants par l'entreprise cliente. Dessin général, morphologie et fonctionnalités imbriquées des machines s'insèrent de manière indissociable dans l'architecture des schémas d'ingénierie et dans leur articulation complexe, qui structurent l'ensemble des actions productives de la firme[20].

     

    C'est ainsi que le  réel des techniques, machines et métiers fonctionnant dans l’entreprise, existe d’abord dans les représentations structurées des acteurs. A un certain niveau de complexité industrielle, la maîtrise est forcément partielle au niveau des individus, et elle ne redevient totalité qu'au niveau du collectif, un collectif qui déborde les limites de l’entreprise – on doit mentionner ici le rôle tenu par les fournisseurs d'immobilisations, certains clients, les experts et les divers conseils mandatés par l’entreprise.

     

    Le travail de création des schémas d’ingénierie conduit sans doute l’entreprise à acquérir des machines de formes et de fonctionnalités déjà existantes, mais il l’oblige aussi à concevoir avec plus ou moins de précision, et à passer commande aux fabricants spécialisés de machines spécifiques pour une fabrication à façon.

    Les commandes sont accompagnées de cahiers des charges, qui synthétisent les directives à la fois morphologiques et fonctionnelles imposées aux fabricants par l'entreprise cliente. Leur rédaction est étroitement mêlée au travail plus général de conception des nouvelles formes productives, avec un style qui se forme, mûrit et évolue. Les équipements sont donc conçus au fur et à mesure que chemine le travail de conception des procédures, qui seront mises en œuvre pour les mobiliser.

    Ainsi, qu'il s'agisse de machines déjà présentes sur le marché ou de machines à concevoir, leur choix, la rédaction des cahiers des charges, et aussi la façon de les agencer dans des complexes productifs, participent du travail de conception des schémas productifs, qui associent de manière indissoluble équipements et organisation des activités productives. Choix et conception des équipements productifs relèvent eux aussi du même principe général d’indétermination[21].

     

     

     

    § 3 - La fonction de production

     

     

    Quand on présente la théorie de la production, on pose que l'entrepreneur rationnel choisit parmi tous les procédés qui s'offrent à lui celui qui assure la plus grande quantité fabriquée. On définit plus précisément un procédé comme étant efficace s’il n’existe pas un autre procédé permettant d’obtenir pour une combinaison donnée de facteurs une quantité supérieure de produit. Le procédé efficace est considéré comme pré-existant, de sorte que, sur l’ensemble des combinaisons possibles de facteurs de production, on peut définir la courbe des procédés efficaces, qui borne l’ensemble des procédés envisageables,

     

    Reprenons par exemple la présentation de B. Guerrien dans son manuel de microéconomie : on appelle ensemble de production l’ensemble des vecteurs (Q,q) où Q représente tous les paniers d’inputs, ou facteurs de production – en supposant que tous les intrants dans la production, aussi bien les matières premières, les consommables, les services achetés, que les équipements et le travail, sont des facteurs de production – et q les différents niveaux de quantités produites en ramenant la production de l’entreprise à un produit unique[22].

     

    Pour chaque panier d’inputs Qi, il existe un niveau q maximum, que l’entreprise peut atteindre, c’est le niveau efficace. La fonction de production est l’application qui met en relation chaque panier d’inputs avec le niveau maximum de produit qu’il permet d’obtenir. Elle se définit comme lieu des productions efficaces et peut se représenter sous forme d’une courbe concave.

     


Quantité d'input[23]

 

B. Guerrien suppose que "les producteurs connaissent, et choisissent par conséquent, la technique la plus efficace pour chaque panier d’inputs Q (autrement dit : ils connaissent la fonction de production f et il n’y a pas d’obstacle quant au choix des meilleures techniques)."[24] Krelle, lui, fait le rapprochement entre fonction de production et « manuel des procédures » rassemblant tous les procédés de fabrication connus et efficients du moment.

 

On remarque que, si tous les producteurs connaissent et surtout choisissent la technique la plus efficace pour chaque panier d’inputs, il faut admettre qu’ils sont tous identiques, si l’on considère en outre que les facteurs de production circulent sans entraves.

 

Ou alors on doit admettre qu’ils choisissent ce qu’il y a de mieux comme technique, mais qu’ils l’appliquent avec plus ou moins d’efficacité, ce qui ouvre la porte à une approche constructiviste. C’est du moins ce que l’on peut conclure du passage pré-cité.

 

 

Nous avons indiqué que les manuels de microéconomie avaient tendance à ramener les processus productifs à la simple mise en œuvre de lois physiques et chimiques, ce qui résout dans une large mesure la question de la maîtrise conceptuelle des processus productifs.

 

Différentes forces interviennent dans la production, elle sont censées être parfaitement identifiées et les responsables de l’entreprise peuvent les combiner de différentes manières pour un même résultat productif, ce qui ouvre la voie bien sûr à l’approximation par des fonctions de production de type continu ou quasi-continu.

 

Krelle reconnaît lui-même que "les meilleurs exemples de fonctions néoclassiques de production sont donnés par l'agriculture."[1] Une activité agricole d'ailleurs largement réduite à sa dimension physico-chimique : les propriétés chimiques du sol, les données biologiques, les fertilisants et engrais adaptés.

 

 

 

L’activité industrielle ne se réduit pourtant pas à une simple connaissance de lois physiques et chimiques ; pour les mettre en œuvre, il est nécessaire de leur associer des techniques ; il faut, pareillement, non seulement connaître les techniques, mais aussi et être capable de les appliquer dans des contextes très variés ; il faut savoir les insérer dans des complexes industriels spécifiques, et il faut enfin savoir les créer et les recréer si les contraintes de production l’exigent.

 

 

 

Nous ajouterons deux précisions pour  resituer comment la fonction de production se positionne dans le temps et dans l'espace :

 

 

 

  • La fonction de production dans un secteur donné se définit sur l'ensemble des techniques existant à une époque donnée. C’est le progrès technique qui marque le passage d'une époque à une autre, un progrès technique d’origine externe qui se manifeste sous forme de ruptures majeures successives.

     

  • Les producteurs ne sont pas aussi performants les uns que les autres. Chaque entreprise possède son propre lieu de combinaisons productives efficaces. Il faut donc admettre soit que le producteur moins performant ne connaît pas tous les procédés de fabrication existants, soit qu'il n'a pas les capacités intellectuelles ou les compétences techniques nécessaires pour combiner ses facteurs de production avec la même efficacité que ses concurrents les mieux placés.

 

L'une et l'autre option pose des problèmes d'interprétation. Le principe d'un manuel des procédures oriente toutefois vers la deuxième option.

 

 

 

Venons-en plus précisément aux fonctions de production néoclassiques, qui sont des fonctions divisibles avec substituabilité continue des facteurs et rendements décroissants. Les conclusions que nous tirerons de leur étude restent valables pour d'autres types utilisés dans la littérature.

 

 

 

En soumettant les contraintes de fabrication à une symbolisation traditionnelle du type,

 

 

 

                                              y = f (x1, x2, …, xn)

 

 

 

y : quantité de produit final (cas d'une production simple)

 

xi : quantité du facteur i (d'une qualité et d'une intensité d'utilisation définies[2])

 

 

 

on fait du terme f la synthèse de tous les procédés efficaces connues de l’entreprise – les manuels d’économie ne précisent pas comment elle accède au catalogue des procédés, qui lui sont techniquement accessibles, et qu'elle va parcourir dans l’instant virtuel où elle (re)construit sa carte d'isoquantes, pour déterminer sa combinaison productive optimale.

 

 

 

Supposons que l’on fasse varier une ou plusieurs variables xi ; la fonction f produit comme résultat la quantité exacte du bien Y fabriquée. Or lorsqu’elle modifie les proportions entre facteurs de production, l’entreprise va se trouver confrontée à la nécessité de changer même à la marge son organisation productive, en disposant de façon différente ses équipements, en faisant intervenir un certain nombre de facteurs non encore présents jusque là, en en faisant disparaître certains autres, en mobilisant de nouvelles micro-techniques, etc. Toutes ses actions vont s’inscrire dans de nouveaux schémas d’ingénierie plus ou moins explicités, encadrant les multiples solutions fonctionnelles que les circonstances imposeront de définir. Au bout de ce processus, la quantité produite se sera modifiée, mais dans une proportion qui, ex ante, est indéterminée. Le principe de la fonction de production, c’est de faire comme si au contraire, à chaque transformation des conditions de production, l’effet de ces transformations était parfaitement déterminé. Il y a contradiction avec le réel de l’entreprise.

 

 

 

Si nous revenons à nos développements sur les solutions fonctionnelles, il est clair que les modes d’emploi des machines ne prévoient pas tous les évènements possibles, que la production est affaire de savoirs techniques et de créativité pour exploiter ces savoirs, afin de concevoir et combiner au mieux équipements et machines, et apporter tous les ajustements nécessaires chaque fois que, par exemple, suite à une modification dans les prix des facteurs, l’entreprise modifie ses combinaisons productives[3].

 

 

 

 

 

Au vu des développements qui précèdent, on ne peut que mettre en doute le postulat posé par W. Krelle, qui affirme[4] que « l’existence d’une fonction théorique de production, au sens de l’ensemble de tous les procédés de fabrication efficients, est évidemment théoriquement inattaquable ».

 

Ce qui est par contre inattaquable, c’est que derrière l’idée d’une fonction théorique de production, il y a celle d’un démiurge, qui serait porteur de la connaissance de tous les procédés de fabrication efficients, et qui serait donc à même de mobiliser, de déplacer, de combiner les différents facteurs de production dans les moindres détails[5]. Ce démiurge ne va pas sans rappeler l’indispensable commissaire-priseur de l’équilibre général walrasien[6]. Ce sont des créations ad hoc, des sortes de facilitateurs théoriques, qui rendent très compliquées les relations que l’on peut tenter d’établir entre le paradigme néoclassique et les économies réelles décentralisées.

 

En pratique, sauf pour des activités particulièrement simples, production et vente de soupe ou de pizzas[7] au bord des rues à la fraîcheur du soir, quand le public déambule, l’économie industrielle pour l’essentiel est une économie décentralisée, et les connaissances industrielles sont largement portées par les collectifs présents dans l’entreprise, à leurs différents degrés de décomposition hiérarchique. Elles ne sont pas données, il faut les construire et assurer sans cesse leur reproduction, sachant que le résultat de tout travail conceptuel est indéterminé[8].

 

 

 

W. Krelle fait de ce point de vue une réflexion très symptomatiques dans un passage où il présente les rendements d'échelle constants : "il est toujours possible de reproduire à l'identique une usine de la même dimension, et elle produira évidemment exactement la même chose que la première."[9]

 

Il y a dans ces quelques lignes en raccourci toute une vision pré-industrielle de l’économie. Se trouve en effet occulté le fait que les ressources, les aptitudes, les compétences - des termes venus tout droit de la littérature managériale, qui sont le soubassement de la créativité conceptuelle, sont spécifiques à chaque entreprise, et qu'elles se nourrissent d'implicite.

 

L’entreprise est un ensemble de collectifs articulés de manière spécifique, aucune entreprise ne ressemble à une autre. Chaque individu a sa propre manière d’interpréter, d’assimiler et de s’approprier les connaissances acquises pendant le temps de l’apprentissage et les leçons qu’il tire de son expérience, et cette spécificité se retrouve amplifiée dans les collectifs complexes fonctionnant dans l’intersubjectivité.

 

 

 

Les formes que prend le cheminement technique et organisationnel sont par conséquent spécifiques, et ce cheminement à son tour, à travers les formes qu'il génère, recrée de la spécificité au niveau des ressources, aptitudes, et compétences de l'entreprise. On peut rapprocher les termes de spécificité et de style, et l'idée de faire du « copier-coller » sur une usine pour obtenir la même à l'identique n'a guère de sens[10].

 

En guise de conclusion

 

 

 

 

 

Les procédures dans l’industrie sont connues, parce qu’enseignées dans les écoles d’ingénieurs, parce que mémorisées dans les usines, etc. Tout peut se synthétiser dans un seul ouvrage, le manuel des procédures, qu’il suffit de savoir décrypter pour bien réussir sa vie de producteur.

 

 

 

Les manuels de microéconomie ne vont pas au-delà d’une vision très sommaire du vécu industriel. La pré-existence des méthodes de production est un acquis, sur lequel visiblement le théoricien ne saurait s’attarder. Il s’agit de simplifier le réel pour le rendre plus intelligible, mais il s’agit surtout d’en effacer conceptuellement des pans entiers, et précisément toute cette partie du réel, qui génère par sa nature même l’indétermination.

 

 

 

Citons pour terminer, parce que très symptomatique, ce passage du manuel de François Etner : "En pratique, un groupe industriel, un établissement, un site de production, quels que soient leurs statuts juridiques, sont considérés ou non comme des entreprises microéconomiques selon qu’on peut ou non leur associer des produits bien définis et des facteurs strictement consacrés à leur production. La taille et le statut importent peu : une cordonnerie et les usines Renault sont deux entreprises que nous formaliserons de la même manière."[11]

 

 

 

 

Annexes

 

 

la frontière des possibilités de production

 

Ce qui a été dit concernant la fonction de production peut s’appliquer dans une certaine mesure à la courbe ou frontière des possibilités de production, dite courbe de transformation. Il existe bien sûr une différence de dimension entre ces deux outils conceptuels, dans la mesure où la frontière des possibilités de production fait passer du niveau de l’entreprise à celui d’un pays tout entier.

 

Partant d'une hypothèse de production alternative réduite pour simplifier au choix entre deux productions y1 et y2, pour des quantités données de facteurs ramenés aux seuls facteurs capital et travail – facteurs dont les contours sont pour le moins imprécis[1], on trace la courbe suivante, dite frontière des possibilités de production ou encore courbe de transformation,

 

 

 

 

Le pays au gré de ses choix de spécialisation peut moduler les quantités de y1 et de y2 en faisant glisser les facteurs de production sans a-coups d'une production à l'autre, avec chaque fois des effets totalement définis et prévisibles.

 

Le pays pourrait même être mono-producteur au choix de beurre ou de canons ; on connait presque, au kilogramme près, la quantité que l'on obtiendrait dans l'un ou l'autre cas.

 

 

 

En réalité, partant d'un vecteur initial (y11, y21), correspondant à une structure donnée de la production nationale représentée par le point A de coordonnées (y11, y21), le graphique le plus exact serait le suivant – les pointillés symbolisant l’infinité des tracés de courbe possibles :

 

 

Le nombre quasi-infini de courbes de transformation possibles suggéré par le graphique signifie simplement que lorsque l’on s’éloigne du point A actuel, on ne peut avoir aucune idée de l’équilibre qui s’établira entre production de Y1 et production de Y2, puisque, chaque fois, l’industrie nationale devra être au moins pour partie reconfigurée.

 

 

 

le formalisme des isoquantes

 

En réduisant à titre de simplification le nombre de facteurs de production à deux, pour un seul produit fabriqué, on définit l'isoquante comme le lieu des points pour lesquels la relation

 

y0  -  f(x1,x2)  =  0

 

f(x1,x2) étant une fonction de production, x1 et x2 les quantités des deux facteurs de production, et y0 une quantité donnée du produit fabriqué qui sert ici de constante pour chacune des isoquantes :

 

Tout point d’une isoquante, par exemple ici les points A et B, correspond à un procédé de fabrication particulier, et chaque déplacement sur une isoquante donnée signifie un changement de procédé de fabrication, pour une quantité inchangée du produit, suite à une variation dans les prix relatifs des facteurs.

 

Une curiosité de l’isoquante est que si les conditions de prix, un instant perturbées, reviennent à leur état initial, l’entreprise parcourra en sens inverse le même chemin.

 

 

 

 

On passe ainsi indifféremment de la combinaison A à la combinaison B, ou de la combinaison B à la combinaison A, le cheminement de l’une à l’autre étant parfaitement déterminé et totalement réversible.

 

Dans le choix de la combinaison optimale, compte tenu de sa contrainte de budget et des prix de facteurs, le producteur cherche à se placer sur la plus haute isoquante accessible. L’entrepreneur néoclassique prend ses décisions avec une cartographie complète des isoquantes. On ne peut mieux illustrer l’image de l’entrepreneur omniscient, qui connaît tous les schémas d’ingénierie, toutes les solutions fonctionnelles jusque dans les moindres détails adaptées aux situations productives qu’ils rencontrent.

Il n’y a donc là aucun espace pour une recherche d’ajustement ou de création conceptuelle ; on se place là encore dans le temps logique de l'instantané néoclassique où tout est donné comme acquis.



[1] On trouve sous-jacente ici l’idée que, par exemple, l'ingénieur des ponts et chaussées travaillant dans une usine de profilés, avec toutes les relations implicites et explicites qui se seront constituées autour de lui, conservera le même potentiel créatif en passant du profilé à la production de crèmes glacées ; toutes ses connexions antérieures se reconstituent dans son nouveau cadre avec la même efficacité ; la question est de savoir comment tout ceci est quantifié.

 

 

 

 

 

 



[1] Krelle W. (1970), op. cit.p.   

[2] on ne se posera pas la question de savoir comment peut être défini et mesuré par exemple le degré de qualité d'un expert donné au moment où ses compétences sont mobilisées

[3] La production est affaire aussi de qualités organisationnelles pour organiser et réorganiser efficacement le travail des hommes et des machines au hasard des commandes qui arrivent ; il ne s’agit d’ailleurs pas simplement de "faire fonctionner", mais aussi de résoudre les innombrables problèmes et incidents grands et petits, qui se produisent forcément dans des organisations complexes mêlant individus et machines.

[4] Krelle W. (1970), op. cit. p.17

[5] tout tombe du ciel avec de temps en temps des arrivages de nouvelles formules productives ; c'est du moins de cette façon que le progrès technique est introduit.

[6] cf notre thèse Glodas H. (1983), le prix, l’équilibre, et le commissaire-priseur, Université Lyon 2

[7] Vente de soupe en Asie, vente de pizzas en Europe.

[8] Kaldor s’est montré sceptique quant à la validité de l’allégorie du catalogue contenant tous les procédés techniques servant à la fabrication d’un bien donné, et dans lequel, par conséquent, l’entrepreneur choisit le procédé le plus avantageux pour lui, compte tenu de la configuration des prix de facteurs. Le catalogue, comme ensemble de savoirs techniques disponibles instantanément, ne contient "que la description d’un seul procédé de fabrication, à savoir celui qui est réellement utilisé. Les autres ne sont pratiquement pas développés ou même, s’ils existent, sont inconnus et en tous cas ne sont pas définis d’une manière pratique. … … à chaque époque il n’y a qu’un point défini de la fonction de production." Cité dans Krelle W. (1970) , op cit. p.212-213

[9] Krelle W. (1970) , op. cit. p.100

[10] Les collectifs productifs augmentent progressivement leur créativité dans la recherche des solutions fonctionnelles, mais en même temps, ils développent un certain style, on pourrait dire une culture technique, qui va imprégner fortement leurs créations conceptuelles. Le romancier, en développant ses intrigues en manipulant ses personnages, en construisant sa narration, marque sa création d’un style qui lui est spécifique, et qui se raffermit avec le temps. Pareillement, dans l’entreprise, le style se forme en continu en même temps que s’élaborent les solutions fonctionnelles, avec toujours cette idée d’une large part d’implicite, de non exprimable.

La spécificité des styles et leur évolution, la part considérable du non dit, de manière générale, les interactions entre le contexte conceptuel qui préside à l’activité de création des solutions fonctionnelles, et cette activité elle-même, créent des irréversibilités, qui rendent difficiles la reprise des mêmes solutions d’une époque à l’autre, ou le transfert de solutions complexes d’une entreprise à l’autre.

 

[11] Etner F. (2006), op. cit., p.110

 

 



[1] La spécificité de l’entreprise passe largement par un renforcement des savoir-faire techniques au niveau de la fabrication et de l’innovation, mais aussi par plus de savoir-faire dans ses relations commerciales et financières et même dans ses relations institutionnelles.

[2] Celles des caractéristiques, bien sûr, qui se prêtent le mieux à la formalisation mathématique.

[3] ce qui est évidemment paradoxal dans la mesure où les axiomes relèvent a priori de l'évidence des lois communément admises.

[4] On ne peut manquer de remarquer, dans cette réflexion sur les soubassements de la théorie néoclassique, le parallélisme qui existe entre la décroissance de l'utilité marginale et la décroissance de la productivité marginale du travail, comme celui qui s'établit entre courbes d'indifférence et isoquantes. Cette coïncidence tout à fait heureuse, mais aussi quelque peu troublante, aurait dû interpeller davantage les théoriciens. Il n'en est rien, et on a même vu là une preuve supplémentaire de la perfection et de l'intelligence de la construction néoclassique.

[5] Même si, pour une large part, les solutions fonctionnelles sont la reprise de solutions déjà existantes, elles n’en restent pas moins à l’origine des solutions construites.

[6] Sachant que standards et routines sont eux-mêmes des formes figées de solutions fonctionnelles antérieures.

[7] degré de qualification des salariés, compétences acquises par la formations et par l’expérience, climat de l’entreprise, plus ou moins propice à l’"émergence" ou création pure, capacité de l’encadrement à dynamiser la créativité, à faire se multiplier les échanges, à favoriser les communications implicites, degré de volontarisme de tous ceux, qui, à un moment ou à un autre, sont en situation de devoir résoudre un problème de production, et bien sûr talents personnels, tous ces éléments imposent une façon de fonctionner, un style spécifiques à l’entreprise.

[8] On a parlé de boîte noire à propos des représentations que la théorie néoclassique se donne de l’entreprise. C’est une façon élégante d’éluder les problèmes, mais qui ne se justifie que s’il existe une possibilité de passage en retour, épistémologiquement justifié, de la boîte noire à l’entreprise réelle.

[9] Krelle W.  (1970), Production, Demande, Prix  , adapté de l'allemand par Bernard G.,  Gauthier-Villars 1970, p.8

[10] ce qui relèverait d’une vision bien statique de l’industrie.

[11] Sans parler des modes d'emploi des machines et autres outillages utilisés par l'entreprise, qui sont fournis par les vendeurs.

[12] Le procédé particulier de fabrication efficient n’est donc pas pré-déterminé. On passe d’un procédé initialement conçu au procédé efficient par une succession d’améliorations, chacune incorporant un nombre de solutions fonctionnelles, tirées de savoirs et d’exemples immédiats, mais aussi produits d’actions de création pure ; et suivant la quantité d’améliorations et l’intensité des créations qu’elles incorporent, le procédé efficient représente une variante du procédé initial, ou au contraire un nouveau procédé, marquant une rupture nette avec ceux qui précèdent.

[13] Goût inné pour la coopération qui permet le renforcement, sinon la création, de la capacité conceptuelle des uns par l’activité créative des autres dans l’intersubjectivité. La pensée se forme, se nourrit dans l’intersubjectivité, d’où une disposition évidente à la communication, qui passe par le faire ensemble.

[14] plus précisément de par le découplage du physique de l'entreprise dans la représentation collective, qui par sa nature même de représentation ne peut échapper à une logique d'expansion.

[15] on nie aussi ce phénomène primordial de création des ressources par les ressources ; on peut prendre ici l’exemple de transferts qui se pratiquent dans le monde du sport comme dans celui de l’industrie, et qui produisent souvent des résultats décevants, les transfuges ayant quitté le terreau riche qui les nourrissait et qui générait leur talent.

[16] Krelle W. (1970) , op cit. p.3

[17] on prend l'ouvrier là où il en est ; il sort en quelque sorte formaté par le système éducatif d'abord externe, puis interne à l'entreprise ; le "learning by doing" contribue à l'adapter à son poste ; mais une fois formaté, il est totalement manipulable par l'ingénieur de fabrication. On peut le faire évoluer, à l'instar d'une machine, en le modifiant ou en lui ajoutant des fonctionnalités.

[18] Gutenberg (1965), Grundlagen der Betriebswirtschaftslehre, Vol 1 Die Produktion, 10e édition, Berlin, Heidelberg, New York

11 Krelle W. (1970), op cit. p.3

[20] Il n’y a pas d’abord installation de machines venues de et conçues on ne sait où, et un entrepreneur qui, en les observant, se demande ce qu’il va pouvoir en faire. Le cheminement conceptuel du collectif productif est un continuum, qui ne s’interrompt pas une fois les équipements mis en place.

[21] On ne négligera pas le fait que, par les spécifications et autres représentations qu’ils imposent, les ingénieurs de l’entreprise cliente contribuent à enrichir les capacités conceptuelles de ses fournisseurs.

[22] Guerrien B. (1989), La théorie néo-classique - Bilan et perspectives du modèle d’équilibre général, Economica  3ème édition

[23] Dans ce type de représentation graphique, l'axe des abscisses mesure les quantités de paniers d'inputs, ce qui renvoie à un hyper-espace à n+1 dimensions, n étant le nombre de facteurs de production différents.

[24] Guerrien B. (1989), op.cit. p.61